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Compte-rendu | Des chemins de rencontres en pleine expansion

S’il est un lieu qui rassemble aujourd’hui, c’est bien celui du chemin! Aussi, les pèlerins-randonneurs de la francophonie ont-ils désormais un forum bien à eux : « Le Forum des chemins et des amis de la Terre ». Celui-ci se tient à Paris tous les deux ans dans l’enceinte du Forum 104, espace de dialogues interreligieux.  Cette année, le forum se tenait du 5 au 7 avril 2019.

L’origine du Forum des Chemins et des amis de la Terre

Depuis quelques décennies, un type de pèlerins a développé de profondes affinités avec les backpackers de la modernité. Cousins par la forme, mais aussi par l’élan qui les habite, ils se rencontrent et se croisent sur les routes du monde. Dans leurs longues pérégrinations, ils élaborent des trajectoires signifiantes. Leurs expériences sont vives, rassembleuses. De tels lieux sont rares de nos jours et l’expérience qu’ils suscitent transforme et questionne nos modes de vie. Aussi, au moment de quitter le chemin, plusieurs se sentent déchirés. Pour ne pas en rester là, l’initiative d’un rassemblement a pris forme par la collaboration de la revue Le Pèlerin, du journal La Croix et du Forum 104. C’était en 2015 que le « Forum des chemins de pèlerinage » faisait ses premiers pas.

La 4e édition de ce forum, coordonnée par Gaële de la Brosse de la revue Le Pèlerin, avait pour thème : « Marcher, méditer, partager, s’engager… ». Nouveauté de cette année, le forum s’offrait en deux volets : pèlerins des grands chemins et pèlerins de la Terre. Cette nouveauté a conduit à réviser le nom qui est devenu : « Forum des chemins et des amis de la Terre ». En ajustant l’appellation, les organisateurs visaient davantage l’aspect « mobilisation » de la démarche. Que ce soit sous le mode relationnel ou pour des préoccupations environnementales, cette édition du Forum voulait rassembler ceux et celles qui sont « mobilisés » par l’expérience pèlerine sous tous ses aspects.

Heureuse nouvelle de cette édition, le Forum se porte bien! Depuis l’édition 2017, il a plus que doublé sa fréquentation et est ainsi passé de 180 participants à 450.[1] Aussi, la participation était-elle très diversifiée. Si tous s’entendent et se rejoignent sous la dynamique spirituelle de l’exercice, les allégeances et les croyances étaient très éclectiques. Même si la prédominance catholique était nettement ressentie, cela n’empêchait pas la cohabitation : convivialité et joie de vivre étaient définitivement au rendez-vous. Axé sur l’échange, le partage et la rencontre, le Forum vise surtout à créer un lieu qui rassemble en dehors des longues randonnées pèlerines.

Fabienne Bodan et Gaële de la Brosse.
Photo: Éric Laliberté

Une occasion de témoignages

Provenant de partout, plusieurs témoignages ont pu être entendus. À commencer par François-Xavier Maigre, corédacteur en chef à la revue Le Pèlerin, qui ouvrait le forum en racontant son pèlerinage en famille, entre Versailles et le Mont-Saint-Michel, accompagné de l’âne Cacao. De là, les témoignages se sont enchaînés tout au long du weekend : chemin de saint Martin, de saint Gilles, de saint Ignace, d’Assise, du  Tro Breiz, etc. Ceux-ci ont culminé avec la participation de Jean-Christophe Rufin, invité d’honneur. Académicien, écrivain, ambassadeur et médecin, Rufin a publié en 2013 : Immortelle randonnée. Compostelle malgré moi. Dans ce roman, il relate son expérience sur le Camino del Norte, l’un des chemins de Compostelle. Le récit de Rufin marque bien la transition du début de cette décennie où l’expérience prend de plus en plus d’importance. Le récit est nettement moins tourné vers le factuel et ne s’apparente plus à la chronique de voyage. Il a tout du récit qui déploie la transformation opérant sur le chemin. Même si Rufin est souvent contesté dans le milieu pèlerin, son récit demeure un excellent marqueur des transformations qu’ont subies les Chemins de Compostelle. L’expérience y est personnelle, areligieuse et la spiritualité qui s’y profile émerge hors des cadres usuels de représentation.

Hormis les témoignages, le forum offrait aussi divers ateliers pratiques, des conférences et des stands d’informations. Parmi les conférences, le pèlerin avait la possibilité d’assister à une table ronde intitulée : « Marcher en quête de sens » animée par Muriel Fauriat, de la revue Le Pèlerin; avec Axel Kahn, auteur du livre Chemins et André Weill, auteur de Le chemin d’Assise . Une autre conférence, celle-ci interactive, était offerte par Bénédicte Labbée-Laurent et Gilles Donada : « Ces chemins qui nous mettent en marche ».

Jean-Christophe Rufin et Catherine Lalanne de la revue Le Pèlerin.
Photo: Éric Laliberté

Des ateliers pratiques

Du côté des ateliers pratiques, un atelier sur les chemins du monde, animé par Fabienne Bodan auteure du Guides des chemins de pèlerinage du monde, offrait un panorama international. Cet atelier a pris la forme d’entretiens interrogeant le développement des chemins de pèlerinage au-delà des frontières européennes. Parmi les participants, le sociologue québécois, Michel O’Neill, auteur de l’ouvrage : Entre Saint-Jacques-de-Compostelle et Sainte-Anne-de-Beaupré venait y présenter l’évolution de la marche pèlerine au Québec et comment Compostelle a inspiré le développement de chemins québécois (plus de 30).

Sur le même atelier, Marc Litrico rappelait les faits saillants de son parcours du Shikoku, au Japon. Ce pèlerinage bouddhiste fait la tournée des 88 temples de l’île. Enfin, Daniel Duchesne racontait son périple sur les traces de saint Augustin à travers la Tunisie. J’ai également eu le plaisir de prendre part à cet atelier en abordant l’aspect spirituel de l’expérience[2] dans ses écarts et ses transformations, sous l’angle de l’accompagnement spirituel du pèlerin-randonneur.

Parmi les autres ateliers pratiques, le pèlerin pouvait réfléchir sur le dépouillement symbolique du sac à dos; l’accueil et l’hospitalité sur les chemins de pèlerinage; la méditation en chemin; et découvrir différentes manières de vivre l’expérience : à pied, à vélo, en famille, avec un âne ou un animal de compagnie.

Michel O’Neill et Éric Laliberté de la Chaire jeunes et religions (Université Laval).

Un forum unique

Enfin, que retenir de ce passage au Forum des chemins et des amis de la Terre? J’en reviens enthousiasmé! Les possibilités qu’offre ce Forum sont nombreuses et ne trouve pas d’équivalent au Québec. L’ouverture face à la réflexion pèlerine y est manifeste et l’esprit pèlerin bien présent. Étant chercheur dans le domaine, l’interrogation suscitée par mon approche du phénomène pèlerin demeure vive : comment rendre compte de cette expérience au-delà du pèlerinage-objet?

Les personnes rencontrées témoignent d’expériences diverses, certes, mais ne parviennent que très rarement à les traduire en acte de parole. Aussi, le récit n’aboutit-il que très rarement et tombe rapidement dans le factuel, le mesurable, le quantifiable. À titre d’exemple, je pense à ce jeune homme rencontré lors du forum. Ayant marché plus de 6000 km, il dit avoir été profondément transformé par l’exercice. Aujourd’hui, explique-t-il, son plus grand plaisir est de partager son expérience à travers des ateliers et des conférences et de faire connaitre le potentiel transformateur de la démarche. Pourtant, après discussion avec lui, il avoue candidement retourner marcher parce qu’il n’arrive toujours pas à saisir le fond de ce qu’il a vécu. Quelque chose demeure insaisissable.

Cela n’est pas un cas fortuit. Il illustre, en partie, l’impasse de l’expérience pèlerine : difficile d’y mettre des mots. Incapable de la nommer, de ressaisir l’exercice dans le déplacement intérieur opéré, le pèlerin s’attache à ce qui se manipule bien pour en rendre compte : chemin, kilomètres, durée, équipement, poids du sac à dos, détails touristiques ou architecturaux. Le quantifiable est rassurant. De telles données deviennent alors l’enjeu d’une définition pèlerine qui n’a plus rien à voir avec l’expérience qui anime ce rassemblement.

Des participants au Forum des Chemins et des amis de la Terre.
Photo: Éric Laliberté

Un lieu « pèlerin »

Il ne faut pas perdre de vue que le Forum des chemins est d’abord un lieu pèlerin. Même si l’appellation « chemins de pèlerinage » a été réduite au simple « chemins », il n’en demeure pas moins que ce qui rassemble ces gens ne se limite pas au sport ou au tourisme. Ces longues randonnées vont bien au-delà.

Pour parvenir à s’approcher un tant soit peu de l’expérience, il faudra dépasser l’objet « chemin », pour le réinscrire dans le contexte global de l’exercice[3], de même que les définitions exclusives. Elles s’épuisent à tenter de rendre compte du phénomène et ne parviennent pas à traduire ce qui fait marcher les pèlerins. Comme le disait Rufin lors de sa causerie : « Il s’agit de mon expérience, que vous soyez d’accords ou non! ». C’est sur le fond de tels récits pèlerins, leur étude et leur mise en parallèle, qu’il sera possible d’espérer éclairer ce qui survient en soi sur ces chemins. Dans une telle perspective, le forum n’est pas près de s’éteindre et aura encore beaucoup à raconter!

Éric Laliberté
Doctorant en théologie, spécialisé en études pèlerines.

[1] Depuis 2017, le forum a lieu tous les 2 ans. Auparavant, il avait lieu tous les ans.

[2] Michel de Certeau explique l’expérience spirituelle comme déplacement suscité par un événement, provoquant un itinéraire et conduisant à redéfinir l’horizon d’une vie qui nous échappe continuellement. Michel de Certeau. 1970. L’expérience spirituelle. Christus. no 68.

[3] Le pèlerinage de longue randonnée est un exercice qui s’inscrit entre trois pôles : pèlerin, chemin et sanctuaire. La dynamique pèlerine met en tension ces pôles, en suscitant une parole depuis un autre lieu. Quelque chose de neuf peut alors se dire, sortant d’un rapport exclusif au chemin-objet. Si le pèlerin quitte sa demeure, son quotidien, c’est parce qu’il tend vers un autre lieu. Le chemin devient espace d’expérience et de rencontre, contribuant à définir la destination (figure du sanctuaire). Pour y parvenir, et pour que celle-ci prenne forme, il devra traduire son pèleriner en acte de parole qui soit entendu. Raconter n’est pas suffisant. Des structures d’écoutes sont nécessaires. Voir l’essai que j‘ai rédigé en 2016 sur la dynamique de l’accompagnement pèlerin : « Seigneur, où vas-tu? L’accompagnement spirituel du pèlerin-randonneur : une dynamique relationnelle ternaire ».



A propos de l'auteur

Collaborateur

Éric Laliberté est doctorant en théologie et agit comme observateur-participant dans le milieu du pèlerinage de longue randonnée, au Québec et en Europe, depuis une dizaine d'années. Il est directeur et cofondateur du centre de formation et d'accompagnement: Bottes et Vélo - Le pèlerin dans tous ses états, un centre visant à soutenir le pèlerin dans sa démarche. Actuellement, ses recherches s'intéressent à l'absence d'accompagnement spirituel du pèlerin-randonneur. Rédacteur d’un blogue portant sur le sujet, il est également l’auteur d’un roman voulant explorer l’expérience du pèlerinage à Compostelle, Le champ d’étoiles. Il est également membre étudiant de la Chaire Jeunes et religions de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l'Université Laval.

Nombre d'entrées : 5

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