Compte rendu de l’ouvrage collectif « Casanova: Enlightenment philosopher » Reviewed by Marc-André Desmarais on . Les exploits romanesques de Casanova ne sont pas passés inaperçus aux yeux de la postérité. Dans l’imaginaire collectif, l’aventurier italien incarne l’apothéos Les exploits romanesques de Casanova ne sont pas passés inaperçus aux yeux de la postérité. Dans l’imaginaire collectif, l’aventurier italien incarne l’apothéos Rating: 0
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Compte rendu de l’ouvrage collectif « Casanova: Enlightenment philosopher »

Les exploits romanesques de Casanova ne sont pas passés inaperçus aux yeux de la postérité. Dans l’imaginaire collectif, l’aventurier italien incarne l’apothéose du libertinage moral et sexuel au Siècle des Lumières. L’ouvrage collectif Casanova: Enlightenment philosopher, dirigé par Ivo Cerman, Susan Reynolds et Diego Lucci, offre une perspective toutefois très différente de cette empreinte généralement reçue. Le présent ouvrage cherche à mettre un terme aux stéréotypes en s’intéressant aux réflexions philosophiques plutôt qu’aux actions du protagoniste. Le volume se divise en trois parties. La première fait une esquisse générale de la philosophie de Casanova traitant de ses écrits historiques, satiriques et sur la moralité séculière. La section suivante aborde les différents contextes nationaux qui ont probablement influencé ses écrits, notamment les polémiques religieuses en Vénétie et la partition de la Pologne. Enfin, la dernière partie traite de problèmes philosophiques rencontrés dans les écrits de Casanova. L’objectif de l’ouvrage est clair : établir une vue d’ensemble de l’état des études sur Casanova afin d’amorcer une discussion sur sa philosophie morale et séculaire.

L’introduction d’Ivo Cerman débute en ce sens puisqu’il fait état de la découverte des sources liées à la philosophie casanovienne et qu’il explique l’état des recherches. L’accessibilité des écrits philosophiques de Casanova, désormais amplement publiés, permettrait selon Cerman, d’établir la pertinence de Casanova non pas comme emblème des Lumières, mais plutôt comme un contemporain imbriqué dans l’effervescence intellectuelle de l’époque et auteur lui-même d’une réflexion philosophique — bien que peu influente.

On trouve notamment dans l’ouvrage une traduction de l’article précurseur de Frederico Di Trocchio, « The philosophy of the adventurer: Giacomo Casanova beyond libertinism and Enlightenment », qui nous permet d’apprécier la complexité du personnage historique. D’une part, on y comprend que Casanova puise son inspiration dans les écrits philosophiques de Voltaire et de Rousseau, ainsi que dans la littérature populaire (érotique, antireligieuse et clandestine). D’autre part, Di Tricchio dépeint un Casanova hanté par sa propre existence : l’hédonisme et le libertinage ne lui apporte aucun plaisir éternel. C’est alors, dans une certaine mélancolie, que Casanova s’intéresse philosophiquement aux phénomènes et débats religieux de son époque.

Plus précisément, cette dimension religieuse de la philosophie casanovienne est abordée au travers de nombreuses critiques à l’égard de la religion catholique en tant que croyance et institution. On y trouve notamment des écrits contre l’indécence des cardinaux à Rome, le vœu de célibat, les ordres monastiques, l’infaillibilité supposée de l’Église et la persécution des protestants — des thématiques influencées, selon Wolfgang Rother, par les débats religieux de Vénétie. Toutefois, deux thèmes abordés par Cassanova attire tout particulièrement l’attention : la mort et le suicide.

La thématique du suicide est au centre de l’article de Bernardini & Lucci « Casanova on Suicide ». La première réflexion de Casanova sur la question, Discorso sul suicido (1769), suit l’orthodoxie catholique, soit que le suicide est un pêché fait contre soi-même, la société et Dieu. Dans Nove Dialoghi rédigé en 1782, c’est toutefois un Casanova ruiné et affligé qui se tourmente avec la suavité et l’immoralité du suicide. La force de sa réflexion réside dans l’harmonieuse opposition entre raison et nature, alors que sa faiblesse est d’ignorer la dimension légale du suicide : sa décriminalisation — une controverse philosophique de l’époque.

L’article d’Ivo Cerman, qui conclut le livre, aborde le texte Le philosophe et le théologien (1789 ou 1790) dans lequel Casanova crée une arène où s’opposent dogmes catholiques et empirisme philosophique. Si son but n’est pas d’abattre la religion, il tente cependant de blesser l’autorité de l’Église. Son attaque ultime s’élabore sur l’idée qu’une âme éternelle résidant temporairement dans une enveloppe charnière aurait une propension à la mort puisqu’elle obtiendrait alors sa liberté — insinuant au passage que le suicide serait ainsi encouragé par les dogmes de l’Église.

En définitive, l’ouvrage collectif Casanova: Enlightenment philosopher offre une perspective intéressante et différente de l’héritage laissé par Casanova. C’est toutefois un livre peu accessible aux non-initiés et il traite peu de l’historiographie récente du Siècle des Lumières. Il semble y avoir encore du chemin à faire pour être en mesure de sortir les études casanoviennes de leur isolement.

Ed. Ivo Cerman, Susan Reynolds and Diego Lucci. Casanova: Enlightenment Philosopher, Oxford University Studies in Enlightenment, Voltaire Foundation, 2016, 248 p.

Prix: 90$ CAN, 80€, 60£

ISBN 978-0-7294-1184-4

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