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Compte rendu du livre «Une étrange rencontre: Juifs, Grecs et Romains» de Nathalie Cohen

L’auteure fait le récit de la rencontre entre Juifs, Grecs et Romains et en commente les changements profonds et durables.

Arc de Titus | Source Wikipédia

Dès l’introduction de son livre Une étrange rencontre : Juifs, Grecs et Romains, Nathalie Cohen s’adresse aux lecteurs avec un ton très personnel et les invite non seulement à entrer dans l’histoire de cette rencontre entre Juifs, Grecs et Romains, mais encore dans son récit personnel. Elle raconte pourquoi une jeune fille juive de Tunisie immigrée en France s’est intéressée aux rapports entre les premiers textes chrétiens et le judaïsme. Tout au long de ce livre, qui entend faire le récit de la rencontre entre ces trois peuples, les pensées et l’histoire de Nathalie Cohen, sans surgir à tous les chapitres, font surface au fil de la lecture de façon très spontanée et toujours à propos. Loin de l’essai historique qui abonde en notes et en références, cet essai ne présente aucune note et, ce qui est encore plus surprenant, n’indique même pas les chapitres desquels sont tirées les citations des auteurs anciens – et parfois, on ne peut même pas dire de quels ouvrages elles sont tirées. A priori, cela aurait dû être très gênant pour un public qui a l’habitude de ce genre d’essai.

Comme Nathalie Cohen en profite pour parler au « je » et qu’elle n’hésite pas à mettre ses réflexions personnelles de l’avant, je déroge à la réserve habituelle du compte rendu critique pour en faire de même. J’ai adoré lire Nathalie Cohen. Bien entendu, je suis le premier à sonder les notes de bas de page et à m’interroger sur la provenance de chaque citation ancienne : c’est mon travail! Ce livre m’a fait prendre congé et m’a donné une expérience de lecture fort agréable. C’est tout comme si le lecteur conversait de manière très décontractée avec l’auteure et qu’elle lui faisait part de ses réflexions à partir des faits antiques. Pour la synthèse des événements qui s’échelonnent des conquêtes d’Alexandre à la révolte de Bar Kohbah, et pour les réflexions très utiles et pertinentes de l’auteure, ce livre mérite d’être lu.

Maccabées, toile de Wojciech Stattle 1844 | source Wikipedia

Les dix premiers chapitres sont consacrés à cette synthèse des événements de la rencontre entre les Juifs, les Grecs et les Romains. Tôt après les conquêtes d’Alexandre, des relations très cordiales commencent sous le règne des premiers dirigeants grecs nommés Lagides (chapitre 1). À ce moment, les Juifs reçoivent avec intérêt la culture grecque et Nathalie Cohen rappelle qu’à ce moment, beaucoup de Juifs se sont déplacés vers Alexandrie, alors le centre le plus important de la culture grecque (chapitre 2). C’est dans cette ville que l’on a traduit en Grec la Tora, les cinq premiers livres de la Bible juive (chapitre 3). Elle raconte ensuite l’épisode des Maccabée qui est à l’origine de la fête de Hanouccah, encore célébrée de nos jours (chapitre 4). La présence romaine fait son apparition dans ce récit par l’entrée de Pompée dans le Saint des Saints (chapitre 5) et se poursuit avec diverses administrations romaines dans la région jusqu’à Néron (chapitre 6). On entre ensuite dans l’ère des révoltes contre Rome avec celle de 70 (chapitre 7), de son après-coup (chapitre 8) et de la révolte de Bar Kohbah en 135 (chapitres 9 et 10).

Les trois derniers chapitres s’éloignent de ce cadre chronologique des dix premiers chapitres pour aborder des thèmes particuliers. L’auteure revient sur Philon d’Alexandrie (Chapitre 11), sur la vision péjorative des Romains à l’endroit des Juifs (chapitre 12), sur certains aspects du judaïsme qui séduisent les Romains (chapitre 13) et enfin sur la figure de Saul de Tarsis, également nommé l’apôtre Paul (chapitre 14). J’aimerais revenir sur les chapitres 11 et 14 qui sont remplis de réflexions intéressantes, mais avant, un détour s’impose par le chapitre 3.

Extrait de la lettre d’Aristée qui contient la légende de la traduction de la Tora | Source Wikipédia

Dans le chapitre 3, qui est consacré à la traduction de la Tora, l’auteure entraîne le lecteur dans des discussions et des réflexions très personnelles. Après avoir passé en revue la valeur du texte, de sa traduction, elle souligne les divers rapports des chercheurs face à ce texte. Elle nous emmène dans le dédale de son expérience relativement à l’étude très historique, trop historique de ce texte. Elle fait le récit d’un ami séminariste dont la foi a été très ébranlée par le discours historique entourant ce texte. Son expérience et celle de son ami lui permettent de mettre en lumière le rapport des chrétiens et des juifs à la foi. Concernant l’expérience du séminariste, elle dit : « c’est vrai que ça peut vous entamer une foi ce discours historique sur les textes. Pas facile de faire la différence entre l’ordre pascalien du cœur et celui de la raison dans ces études-là » (p. 57).

Concernant les réflexions respectives sur Philon d’Alexandrie et l’apôtre Paul, l’auteure n’hésite pas à remettre en question la démarche de ces deux hommes très importants pour la première littérature chrétienne. En effet, bien que Philon soit un auteur juif et non chrétien, il a été reçu avec beaucoup d’intérêt par les Pères de l’Église. Étant citoyen romain, résident en Égypte, il a voulu mener le judaïsme sur le terrain de la philosophie grecque. Nathalie Cohen n’hésite pas pour affirmer que cette démarche l’a toujours un peu contrariée. Elle se demande « pourquoi le judaïsme devrait-il être apprécié en fonction du potentiel de philosophie grecque qu’il porterait en lui ? » (p. 123).

Elle est tout aussi critique à l’endroit de l’apôtre du christianisme et amorce le chapitre qui lui est consacré par un sentiment on ne peut plus clair : « J’en veux à Paul. » Elle l’accuse d’avoir rendu, pour les chrétiens, le judaïsme caduc et haïssable (p. 153). Elle entame une comparaison entre la démarche de Jésus, qui est tout à fait juive, et celle de Paul. C’est l’universalisme bien romain de Paul qui agace l’auteure : « Paul, penseur de la totalité, aspire à un mouvement religieux à la taille de cet universalisme, qui finira par toucher le monde romain […]; par-delà les particularismes, les statuts, les identités, vous êtes tous chrétiens […] » (p. 154‑156). Elle évoque bien évidemment la phrase très célèbre à l’effet qu’il n’y a ni Grec ni Juif dans l’Église. Paul martèle par ailleurs que l’Ancienne Alliance est caduque.

Ces quelques réflexions sur Philon et Paul m’ont beaucoup plus. Elle reproche à l’un d’avoir dénaturé le judaïsme et à l’autre de l’avoir rendu caduc. J’ai aimé cet essai, car il s’éloigne considérablement de la lecture christianocentrée de l’histoire juive des premiers siècles de l’ère chrétienne. C’est par ailleurs une autre raison qui fait que l’authenticité de l’auteur et sa critique franche de certains aspects importants du christianisme sont bienvenues.

Nathalie Cohen est agrégée de lettres classiques au judaïsme, à l’hellénisme et à l’étude des Pères chrétiens grecs.

Nathalie Cohen, Une étrange rencontre : Juifs, Grecs et Romains, Paris, Les Éditions du Cerf, 2017, 167 p.

ISBN : 978-2-204-11418-9
Prix : 15,00€ | 25,95$ CND

A propos de l'auteur

Cofondateur

Jeffery Aubin est diplômé en Études anciennes et a obtenu un doctorat en sciences des religions à l’Université Laval. Il est chercheur postdoctoral à l’Université d’Ottawa au Département d’études anciennes et de sciences des religions. Il travaille sur les Pères de l’Église, les textes apocryphes chrétiens et les hérésies. Il s’intéresse aux rapports entre les récits cosmologiques et l’éthique, aux rapports entre les religions et la société et, enfin, à la philosophie de la religion. Passionné par ces questions, il aime également analyser les questions actuelles portant sur ces thèmes.

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