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Compte rendu du livre « Éloge du polythéisme : ce que peuvent nous apprendre les religions antiques » de Maurizio Bettini

Le spécialiste des religions antiques que je suis se réjouit de l’arrivée de ce court essai sur le polythéisme. Non seulement il est toujours excitant de lire un essai qui revient à la pensée de Varron, de Cicéron et même de premiers chrétiens comme Tertullien, mais il est de surcroît rare de trouver un livre qui rend si pertinente l’étude de la pensée religieuse de l’Antiquité. Dans ce livre, Maurizio Bettini porte un regard sur les tensions entre les différentes religions monothéistes dans notre monde d’aujourd’hui et compare leur mode de pensée à celui des religions polythéistes — même s’il existe plusieurs religions polythéistes dans l’Antiquité, l’auteur se concentre sur les religions traditionnelles de la Grèce et de la Rome antiques. L’auteur fait, par ailleurs, un brillant exposé sur les problèmes entourant le fait de nommer « polythéistes » ces religions (p. 146‑162).

D’entrée de jeu, Maurizio Bettini nous rappelle deux situations que l’on trouve régulièrement dans l’actualité : le retrait des crèches de Noël des lieux publics et la profanation de lieux de cultes musulmans. Même qu’il écrit en Italie, ces situations sont néanmoins le lot de la plupart des pays occidentaux. Il dégage donc deux attitudes à partir de ces cas d’espèce. D’un côté, on trouve le citoyen sensible qui retire la crèche de peur d’offenser les croyants d’autres traditions et de l’autre, le citoyen insensible qui ne peut supporter la présence d’une autre religion dans sa région. L’auteur montre habilement que ces deux attitudes tirent leur origine d’un cadre mental commun : « la conviction qu’il ne peut y avoir qu’un dieu seul et unique, à l’exclusion de toutes autres divinités » (p. 33). De fait, le citoyen sensible retire son signe religieux parce qu’il considère que pour les autres aussi « il ne peut y avoir qu’un seul dieu, le leur » (p. 33). Le comportement de l’autre citoyen, qui ne peut supporter d’autres divinités que la sienne, dépend sans surprise de cette même idée qu’il ne peut y avoir qu’un seul dieu.

L’auteur nomme ce cadre de pensée monothéiste « exclusion mosaïque » – en raison de la prescription donnée à Moïse de n’adorer aucun autre dieu que YHWH. Il explique dès lors les différences qui existent entre la pensée de cette exclusion mosaïque et l’esprit du polythéisme. Tandis que le christianisme, par exemple, montre clairement la supériorité de son dieu unique et l’inexistence des autres dieux, l’auteur présente plusieurs comportements des polythéistes face aux divinités étrangères. Les exemples tirés du monothéisme et du polythéisme se succèdent dès lors dans les quinze courts chapitres de cet essai. Au sujet des religions monothéistes, il note l’exclusivisme du Dieu du judaïsme, la domination du dieu de Jésus par rapport à ceux des autres religions et, enfin, le fait que les trois monothéismes (judaïsme, christianisme, islam) utilisent le mot « dieu » comme un nom commun et non pas un nom propre comme c’est le cas dans les polythéismes – bien que « Dieu » soit nom commun, on ne peut traduire le « Dieu » de la Bible par Allah en arabe, même si Allah est un nom commun qui signifie « Dieu ». En revanche, l’auteur rappelle la flexibilité du polythéisme en ce qui concerne l’acceptation de divinités étrangères. Il note la cohabitation des divinités dans les laraires[1], l’effort de faire correspondre les divinités des peuples avoisinants à ses propres divinités – le dieu grec Zeus correspond chez les Romains à Jupiter –, le respect envers les dieux des ennemis et enfin l’octroi de la citoyenneté à des divinités étrangères.

Cet essai montre avec brio la différence entre le cadre de pensée monothéiste et celui du polythéisme. Avec la résurgence dans l’actualité de problèmes liés au choc des religions monothéistes, tous liront avec beaucoup d’intérêt ce livre. Il faut toutefois nuancer la dichotomie à laquelle l’auteur recourt et que l’on trouve trop souvent dans ce genre de comparaison : le monothéisme serait violent tandis que le polythéisme serait tolérant. Selon l’auteur, « si les Grecs et les Romains ont également agi par la violence et fait des carnages, […] ils ne l’ont jamais fait pour des motifs de nature religieuse ou pour affirmer la vérité d’un dieu unique. […] Pourtant, on ne peut qu’être frappé par le constat que les Anciens n’ont jamais mené la guerre pour faire primer une religion sur une autre, contrairement à ce qu’ont fait […] les chrétiens et les musulmans » (p. 63).

Sans affirmer que cela n’a rien à voir avec le passage du polythéisme au monothéisme, il faut mentionner que cette compréhension est exacerbée du fait que la religion s’est différenciée de la Nation. À Rome, on consulte les dieux constamment pour savoir s’ils sont favorables à la guerre et pourtant, on ne dit jamais qu’il s’agit de faire primer une religion sur celle des autres. C’est tout simplement parce que la Nation et la religion ne font qu’un et, donc, on a généralement tendance à n’y voir qu’une Nation qui en attaque une autre pour des raisons autres que religieuses. C’est aussi pour cette raison que l’on oublie de mentionner que les Romains ont persécuté les chrétiens pour la simple raison que ces derniers ont abandonné les cultes traditionnels. Il est vrai que la principale préoccupation des autorités dans ces cas est de voir des citoyens manquer à des obligations civiques, mais cela revient à dire que persécuter quelqu’un parce qu’il n’adore pas notre dieu n’a rien de religieux. Or, on se permet seulement de dire cela parce qu’à Rome la religion est une affaire de Nation. De plus, on oublie également de rappeler que le monothéisme des premiers chrétiens ne les a pas poussés à la violence, mais à l’abandon des autres dieux. En revanche, l’auteur montre à travers son exposé que les polythéistes ont un respect pour les divinités étrangères même en cas de guerre, ce qui est loin d’être le cas de la Nation d’Israël où la religion est encore fusionnée à l’État (p. 129). Il y a donc un caractère exclusiviste aux monothéistes, mais il faut se garder de conclure toujours que cela débouche sur la violence. Il faut également faire attention de penser que les polythéistes, même s’ils aiment agrandir sans cesse leur panthéon et qu’ils respectent généralement les divinités étrangères, sont uniquement tolérants, car ils savent également être violents lorsqu’on omet d’honorer leurs divinités.

Maurizio Bettini, Éloge du polythéisme : ce que peuvent nous apprendre les religions antiques, traduit de l’italien par V. Pirenne-Delforge, Paris, Les Belles Lettres, 2016, 210 p.

ISBN : 978-2-251-44595-3
Prix : 14 € | 27 $ CAN
Disponible aussi en Kindle Edition


[1] Dans le monde romain, le laraire est un endroit dans la maison où se trouve un autel pour les Lares, les divinités de la maison.

A propos de l'auteur

Cofondateur

Jeffery Aubin est diplômé en Études anciennes et a obtenu un doctorat en sciences des religions à l’Université Laval. Il est chercheur postdoctoral à l’Université d’Ottawa au Département d’études anciennes et de sciences des religions. Il travaille sur les Pères de l’Église, les textes apocryphes chrétiens et les hérésies. Il s’intéresse aux rapports entre les récits cosmologiques et l’éthique, aux rapports entre les religions et la société et, enfin, à la philosophie de la religion. Passionné par ces questions, il aime également analyser les questions actuelles portant sur ces thèmes.

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