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Compte-rendu du livre «La vie secrète des hassidim» de Sandrine Malarde

Née en France, Sandrine Malarde a complété une maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal et enseigne actuellement au niveau collégial. Avec La vie secrète des hassidim : origine, organisation et sorties des communautés ultra-orthodoxes, elle signe son premier livre qui, mentionnons-le d’emblée, est un essai d’une très grande qualité. Au moyen de son excellente plume, l’auteure offre une incursion objective dans cet univers généralement méconnu du judaïsme, ainsi que du phénomène de « sortie » qu’expérimente un nombre croissant d’individus issus de ce milieu très conservateur. L’ouvrage découle d’ailleurs de son mémoire de maîtrise qui portait sur les sorties d’individu de communautés ultra-orthodoxes. Il est aussi agrémenté de photographies de Philippe Montbazet.

Le premier chapitre aborde les origines de ces communautés juives. On y apprend que « le hassidisme naît dans un climat de désintégration politique, d’affaiblissement économique et de misères matérielles, mais aussi de remise en cause des structures religieuses traditionnelles. Le hassidisme est alors perçu comme un mouvement de renaissance spirituelle et de revitalisation » (p. 21). Le Besh (acronyme de son nom, Baal Shem Tov) fonde, au XVIIIe siècle, le hassidisme en opposition au judaïsme en vigueur. Le Besh considérait ce judaïsme comme une pratique religieuse trop académique et élitiste. Selon lui, l’indifférence aux préoccupations populaires régnait. De fil en aiguille, le hassidisme émerge en Europe centrale au début des années 1770 (favorisé par la misère sociale et économique de l’Ukraine, la Pologne et l’Autriche-Hongrie de l’époque) pour ensuite s’établir en Amérique du Nord dès le XIXe siècle. New York et Montréal représentent aujourd’hui les deux villes où les populations hassidiques sont les plus nombreuses. En 2015, New York comptait environ 260 000 individus et environ 18 450 individus habitaient à Montréal en 2010 (p. 30). Cette diaspora en Amérique du Nord s’explique aussi par l’avènement des deux guerres mondiales au XXe siècle, où la population juive fut décimée en Europe.

Dans le second chapitre, l’un des plus importants du livre, S. Malarde propose de découvrir les hassidim sous différents points de vue : de l’organisation sociale et socioéconomique des communautés (comme les rôles des genres) de même que des croyances. Un élément très intéressant dans ce chapitre est la mise en perspective d’une communauté qui est tout sauf homogène, et ce, contrairement à la croyance populaire qui soutient qu’elle l’est. Plusieurs groupes ont leur spécificité. Par exemple, les Loubavitcher sont beaucoup plus ouverts sur le monde qui n’est pas hassidique. Pour preuve, S. Malandre explique que les membres de cette communauté baignent dans le monde par le prosélytisme qui les anime. De plus, le lecteur y découvrira que les règles strictes des hassidim sont parfois irréalistes, c’est-à-dire que les hassidim ont eux-mêmes parfois de la difficulté à les respecter. À titre d’exemple, contrairement à la règle selon laquelle les femmes doivent normalement s’occuper du foyer et de l’éducation des enfants, certaines femmes doivent travailler afin d’assurer une survie financière adéquate pour leur famille. Bref, ce chapitre se veut une excellente introduction au sujet du fonctionnement des communautés, mais aussi des nuances qu’il faut prendre en compte lorsque l’on étudie les normes sociales des hassidim.

Le troisième chapitre est dédié au rapport avec la société environnante. L’évolution dans le contexte québécois est la section qui m’a le plus intéressé. La description qu’en fait S. Malarde permet, entre autres, de remettre en perspective les débats ou les scandales médiatiques dont font objet les hassidim à l’occasion. Par exemple, l’auteure résume bien les enjeux derrière le scandale du centre sportif du YMCA, dont les voisins hassidim de la communauté Satmar avaient financé des fenêtres givrées afin de ne pas voir les femmes faisant du sport en tenues légères (sous principe que cela déconcentrait les garçons durant leur étude). Après qu’une pétition ait circulé dans le centre sportif, le YMCA a jugé préférable d’enlever les fenêtres givrées, cette fois à ses frais. Évidemment, S. Malarde aborde aussi la question des accommodements raisonnables qui font l’objet d’un important débat au Québec. Elle met bien en lumière le fait que l’on galvaude généralement le concept qui appartient au domaine juridique et qui concerne un individu en situation de discrimination. Dans le cas des fenêtres givrées du YMCA, il s’agissait plutôt d’une entente de bon voisinage et non d’un accommodement raisonnable comme ont pu le présenter certains médias.

Le dernier chapitre, qui porte sur les sorties des communautés, représente le plus imposant de l’ouvrage. À partir de témoignages recueillis dans le cadre de sa maîtrise, l’auteur explore les motivations qui poussent un nombre croissant d’individus à quitter leur communauté, notamment à cause des règles trop strictes ou bien de la perte de la foi. Les lecteurs seront probablement surpris d’apprendre que le phénomène est en réalité extrêmement lent et souvent très difficile pour ceux qui expérimentent un tel processus. Par exemple, les membres arboreront une double identité durant ce lent processus; ils continueront d’aller à la synagogue et de suivre les prescriptions rituelles, mais ils s’aventureront aussi en cachette à l’extérieur de ce « système ». Certains porteront des pantalons en dehors de la maison ou écouterons de la musique dans leur lit ou la radio dans la salle de bain – ce qui, normalement, est formellement interdit. Puisque le processus de sortie est une expérience très difficile, on découvre dans cet essai l’existence d’organisations spécialisées en la matière, dont l’organisme Footstep établi à New York et l’organisme Forward fondé récemment dans la région de Montréal. Mentionnons que l’un des principaux intérêts de ce chapitre est qu’il est écrit sans jugements de valeur ni aucune intention négative. Sandrine Malarde se limite à la description et à la compréhension à la fois psychologique et sociale des phénomènes de sorties. Une écriture que tout ouvrage qui aborde scientifiquement les phénomènes religieux devrait adopter.

Dans l’ensemble, l’ouvrage constitue une source de qualité nous permettant de mieux comprendre sans jugement les communautés hassidiques. L’auteur débute et termine d’ailleurs son essai avec cette idée : la connaissance de « l’Autre » améliore nos rapports en société et aide à mieux cohabiter. Les sources sont utilisées avec sérieux et jamais on ne tombe dans le jugement de valeur et les stéréotypes. Au contraire, l’essai oblige de s’éloigner des idées préconçues que l’on peut généralement se faire des hassidim. Parfois, l’auteure propose des questionnements ou des réflexions plus personnelles, mais jamais le ton ou l’intention ne tombe dans la malignité ou l’aigreur. Je vous recommande vivement ce livre.

Un compte-rendu de Hugues St-Pierre

Sandrine Malarde, La vie secrète des hassidim : origine, organisation et sorties des communautés ultra-orthodoxes, Montréal, XYZ Éditeurs, 2016, 223 pages.

ISBN : 9782897720285
Prix : 24,95 $ CAN

La vie secrète des hassidim from Éditions XYZ on Vimeo.

A propos de l'auteur

Cofondateur

Hugues St-Pierre est diplômé en philosophie ainsi qu’en sciences des religions, programme dans lequel il poursuit aujourd’hui à la maîtrise. Ses intérêts sont principalement orientés vers les analyses discursives, la sexualité et les phénomènes religieux contemporains. Un faible penchant pour la philosophie et l’anthropologie des religions se fait aussi sentir. En tant qu’homme d’idée, Hugues St-Pierre est toujours sur la route de l’univers des possibles à la recherche de projets ambitieux. Il est, entre autres, l’instigateur et l’un des quatre cofondateurs du site Internet de LMD.

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