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Compte-rendu du collectif Chrétiens persécuteurs. Destructions, exclusions, violences religieuses au IVe siècle

Chrétiens persécuteursMarqué par l’institutionnalisation du christianisme, par son changement de statut qui l’a fait passer de religion minoritaire et persécutée à religion tolérée puis officielle de l’Empire romain, par les premiers conciles œcuméniques qui ont fixé les grandes lignes de l’« orthodoxie », le IVe siècle représente une période charnière dans l’histoire des religions. À travers cet ouvrage dirigé par M.-F. Baslez, 16 spécialistes de l’Antiquité tardive se sont interrogés sur la violence religieuse au IVe en remettant en question plusieurs des idées reçues dans l’historiographie. De fait, on a traditionnellement considéré que le christianisme est passé de religion persécutée à religion persécutrice en prenant appui sur le bras séculier et la législation impériale et en condamnant, parfois avec une extrême violence, à la fois la religion traditionnelle, le judaïsme et les diverses hérésies. Par son orientation, cet ouvrage s’inscrit concrètement dans le renouveau actuel de la recherche sur les notions de « persécutions» et de « violence » dans l’Antiquité en déconstruisant certains « mythes historiques » pour laisser placer à une tout autre réalité historique. Sans reprendre l’ensemble des contributions de cet ouvrage, mentionnons quels points forts qui en ressortent.

M.-F. Baslez souligne d’emblée l’importance pour l’historien de « veiller soigneusement à éviter les anachronismes » et de « procéder à de véritables études de cas qui replacent l’événement dans son contexte et de sortir de l’effet médiatique produit dès l’Antiquité par des épisodes retentissants mais peut-être isolés ». Elle conclut en précisant que « juger et absoudre sont des mots qui n’appartiennent pas au vocabulaire de l’historien » et qu’il est « absurde de juger les hommes de cette époque lointaine avec les préoccupations qui sont les nôtres ». Pour sa part, B. Caseau rappelle que « la violence religieuse n’est pas une donnée nécessaire ou intrinsèque à chaque religion, mais un état de fait utilisant la religion comme justification. Ce ne sont pas les religions qui sont en elles-mêmes pacifiques ou violentes, mais leurs adeptes qui les utilisent pour affirmer leur position dominante politiquement et socialement et pour acculer les autres à les suivre ou à vivre dans l’insécurité et la persécution. Il est vrai que, depuis le XVIIIe siècle, une majorité d’historiens a attribué la montée de cette violence religieuse dans l’Antiquité à l’intransigeance du monothéisme chrétien, sans l’expliquer réellement dans son contexte historique, considérant qu’elle fait intrinsèquement partie de la religion chrétienne. S. Morlet revient sur les racines antiques de l’antisémitisme moderne en précisant que « le terme “antisémite” n’est pas antérieur au XIXe  siècle et connote un ensemble de théories et de préjugés modernes, puis à l’époque contemporaine. Son emploi dans les études antiques est donc anachronique. » Pour l’Antiquité, il est alors préférable de parler d’antijudaïsme dont la « naissance est absolument contemporaine de ce qu’on appelle la “séparation”, c’est-à-dire le processus au terme duquel le christianisme, d’abord issu du judaïsme, est devenu religion à part entière. La naissance de l’antijudaïsme est à la fois la cause et le symptôme de cette séparation », mais contrairement à l’antisémitisme qui repose sur des théories et des préjugés raciaux, l’antijudaïsme comporte plutôt des dimensions religieuses et théologiques, une opposition d’ordre doctrinal.

S’inscrivant dans une tendance actuelle de la recherche, qui privilégie les études locales et régionales, de même que les études de cas particuliers, ce collectif d’une grande richesse apporte de nombreuses nuances à plusieurs « lieux communs » historiographiques par une approche plus spécifique des réalités historiques de l’Antiquité tardive. Ainsi, à l’image noire et violente de l’Antiquité tardive, marquée par la fin des relations et du dialogue entre les différents groupes et mouvements religieux, et au renversement de situation faisant passer les chrétiens de l’état de persécutés à celui de persécuteurs qui reçoivent l’aval et l’appui des autorités impériales, le portait de la réalité religieuse tardo-antique qui se dégage des contributions réunies dans ce volume s’avère beaucoup plus nuancé et mériterait une plus grande attention de la part des historiens modernes. Certes, il y a eu violence durant l’Antiquité tardive, comme durant bien d’autres périodes de l’histoire antique, mais celles-ci n’ont pas été, ni à l’égard des Juifs, ni à l’égard des païens ou des dissidents chrétiens, aussi systématiques et encore moins « persécutrices » qu’on l’a jadis considéré. À la lumière de ces travaux récents, il convient désormais d’éviter les généralisations hâtives, qui sont trop souvent ancrées dans une historiographie marquée par l’idéologie et les préjugés qui ont émané des penseurs du XVIIIe et du XIXe siècle, de cas qui s’avèrent la plupart du temps particuliers et non généralisés.

Un compte-rendu de Steeve Bélanger

Marie-François Baslez (ed.). Chrétiens persécuteurs. Destructions, exclusions, violences religieuses au IVe siècle. Paris : Albin Michel. 2014., coll. « Bibliothèque Histoire ».

Nombre de pages : 416
Prix de l’édition papier : 47,95 $ CAD
ISBN: 9782226253767

 

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