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La théorie philosophique de la religion d’Emmanuel Kant

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L’auteur

Né en 1724 à Königsberg et mort en 1804, Emmanuel Kant fut un philosophe allemand et l’un des plus importants penseurs du siècle des Lumières, de l’Aufklärung, défini par Kant même comme « la sortie de l’homme de sa minorité, dont il est lui-même responsable[1] » (2006 : 11). Dense et variée, son œuvre a considérablement marqué l’histoire de la philosophie. Trois Critiques en constituent le cœur, dans lequel il y développe l’essentielde sa théorie en matière de la connaissance, d’éthique et de métaphysique : Critique de la raison pure (1781), Critique de la raison pratique (1788) et Critique de la faculté de juger (1790). La philosophie de la religion de Kant, ou plus adéquatement la théorie philosophique de la religion selon le traducteur J. Gibelin, est perceptible à travers plusieurs de ses textes – où il aborde, entre autres, la métaphysique et l’autonomie de la raison –, mais le livre dans lequel Kant aborde directement la question est La religion dans les limites de la simple raison (1793). Dans cet ouvrage, Kant tente de concilier son rationalisme des trois Critiques avec le phénomène de la foi religieuse ; une foi, précisons-le, que les Lumières ne purent irradier totalement des masses de l’époque. Bien que le christianisme ait une place de choix dans sa pensée, Kant distingue tout de même les religions historiques de la religion naturelle et universelle qui peut être fondée à partir de la raison humaine. Comme le dit bien Jean Grondin dans son livre La philosophie de la religion, « l’une des originalités de sa philosophie de la religion est de ne pas fonder cette foi rationnelle sur un concept de Dieu tiré de l’ordre de la nature, mais de la déduire de la loi morale inscrite dans le cœur de tout homme » (2009 : 100). Pour bien comprendre la conception kantienne de religion, il faut donc aborder les limites de la connaissance humaine, la nature de Dieu, ainsi que l’espérance.

Les limites de la connaissance : une critique de la métaphysique

Le point de départ de notre compréhension de la religion kantienne repose sur la limite du savoir humain. « Que puis-je savoir ? » Pour Kant, toute connaissance métaphysique ne peut faire l’objet d’une prétention. Le défaut de la métaphysique est justement de prétendre la production d’une connaissance de réalités qui ne peuvent pas être données à une quelconque expérience. Le savoir renvoie au seul domaine de l’expérience concrète des choses et de ses conditions de possibilités. Le savoir relève des phénomènes, c’est-à-dire de « ce qui nous apparaît ». Kant considère qu’il n’y a rien dans l’expérience qui puisse donner une base d’évidences suffisantes pouvant prouver l’existence d’objets transcendants comme Dieu ou encore l’âme humaine. Ces choses dont l’entendement ne peut démontrer l’évidence sont de l’ordre des croyances, qui elles relèvent des noumènes — de ce qui est au-delà de l’expérience et purement intelligible. Tel est le destin que réserve Kant à la foi. Tandis qu’une connaissance peut être affirmée, une religiosité ne peut être que postulée. De la découle l’impossibilité de parler d’un Dieu dont il serait possible de prouver l’existence (ou de prouver son inexistence).

Notons au passage que la raison de l’homme et l’utilisation de son entendement sont cruciales pour Kant ; tout être humain a la faculté de penser par soi-même. Il s’agit là un principe central dans l’œuvre de Kant. À la question « Qu’est-ce que les lumières ? », l’auteur répond à plusieurs reprises qu’il est nécessaire que tout individu se défasse de la tutelle des autorités politiques et religieuses, ainsi que tous soient sortis, du moins dans un sens politique, de cette situation de minorité donnant lieu à une situation où chacun peut devenir libre d’utiliser sa propre raison en tout ce qui est affaire de conscience. La religion (ou le gouvernement) ne peut que les guider vers des actes meilleurs. La vraie religion a pour Kant un fondement moral, elle vient de la raison et ne doit s’imposer de manière hétéronome, de l’extérieur. Kant propose alors une religion naturelle qui correspond à une foi essentiellement morale, où l’existence de Dieu tient un statut particulier.

L’existence de Dieu

Kant La religion dans les limites de la simple raison VRIN.frPour Kant, Dieu est avant tout une idée. Considérant que les choses métaphysiques ne relèvent pas de l’expérience, il est impossible d’affirmer l’existence ou l’inexistence de Dieu. On ne peut que postuler l’un ou l’autre de ces (non)-états d’être. Toutefois, la raison est faite telle qu’elle est amenée à pouvoir créer une telle idée. « Le concept de Dieu, et même la conviction de son existence, nous dit Kant, ne peut se rencontrer que dans la raison, ne peut provenir que d’elle et non venir d’abord en nous par l’intermédiaire d’une inspiration, ni pas une information reçue, si grande qu’en soit l’autorité » (Kant cité par Morand, 2010 : 105). Pour Kant, fini l’hétéronomie exercée par une force extérieure à la raison humaine. Par ailleurs, il n’existe aucune relation d’échange entre l’homme et Dieu. « L’existence s’éprouve et se rencontre, nous dit Carine Morand, mais elle ne peut prouver de façon logique ». Pour Kant, une personne qui dit avoir une expérience intérieure de la grâce divine relève du fanatisme et une expérience extérieure, comme dans le cas du miracle, de la superstition. Toutefois, les athées et les sceptiques ont aussi torts de considérer l’absence de preuve empirique. Bref, le travail critique du philosophe, dont l’existence de Dieu écope, est ici facilement perceptible ; Kant veut cerner les limites de la connaissance humaine. Dieu ou l’absence de Dieu ne peut être prouvé.

Kant va d’ailleurs critiquer la preuve ontologique de Descartes, pour qui Dieu est prouvé par le simple fait que nous avons en nous l’idée de sa perfection, et la preuve physico-théologique qui soutient que seul un grand ordonnateur ne peut avoir créé le monde. Seule la raison, et plus précisément la morale, peut en arriver à l’idée de Dieu et à la religion. L’idée de Dieu n’est pas nécessaire pour nos connaissances, mais il est important de la postuler. Kant parle de faire comme si dans l’optique où le postulat influence notre conduite, sur notre capacité à agir bien. L’idée de Dieu justifie alors nos efforts pour agir moralement. Il s’agit d’une condition nécessaire du Souverain Bien et de la moralité. Pour Kant, l’être humain est la seule espèce pouvant être morale. Cependant, cette dernière doit se donner à ses principes moraux la rigueur et la force des commandements divins ; il faut respecter la loi morale religieusement et non pas la respecter parce qu’elle est religieuse.

Les principes fondamentaux de l’exigence morale peuvent être résumés ainsi : une action n’est morale que si elle est pure (« ce qui est moral, c’est une volonté bonne »), ce qui est moral doit être respecté en tant que loi, il faut viser l’universalité, il faut viser la fin et non les moyens et il faut faire comme si le Souverain Bien nous oblige à agir en fonction d’un être supérieur, saint et moral qui existe. Bref, la métaphysique n’est pas à considérer dans un cadre productif de connaissance, mais elle sert plutôt à dépasser notre finitude d’aller au-delà de ses inclinaisons sensibles. Dieu n’est pas une substance extérieure, mais une idée qui sert à affermir notre force morale. Cette idée est issue d’un transfert analogique permettant de personnaliser le devoir en faisant de lui le symbole de la moralité. Même chose pour la figure du Christ, l’archétype de l’action morale. Le Christ est un modèle de perfection encourageant les hommes dans leur processus de conversion au Bien. Ainsi, la thèse de Kant ne repose pas sur une source théologique de la morale, car la référence à Dieu est indirecte, bien que le philosophe ne rejette pas totalement la religion révélée.

Les religions historiques et la religion naturelle

Kant distingueCitation Kant deux types de religion : les religions historiques et la religion naturelle. Les religions dites historiques sont de types statutaires et institutionnalisés. Fondées par l’être humain, leurs éléments sont à prendre comme des représentations métaphoriques, comme des symboles de la vie éthique. Elles servent de moyens pour renforcer nos dispositions morales, mais elles ne doivent pas être comprises comme des fins en soi. L’Église chrétienne, bien que considérée comme de type historique, renferme le germe de la véritable foi universelle. Cette foi universelle représente pour Kant la religion naturelle que tout homme a dans son cœur. Elle est naturelle dans le sens que l’être humain la porte en soi par nature et que c’est à travers la raison, ce que tout homme possède en soi, qu’elle se développe. Tout individu peut y parvenir. De plus, la religion naturelle est unique et invisible. La révélation n’a servi que de guide pour la raison et les dogmes servent à rendre l’homme meilleur.

Kant va d’ailleurs comparer la religion cultuelle et la religion morale. Vaine, la religion cultuelle va chercher les faveurs de Dieu. Mais pour Kant, la volonté de flatter Dieu par un culte sensible et extérieur relève d’un souci pathologique qui donne lieu à de faux cultes. Institutionnaliser la religion sous une forme cléricale est d’ailleurs une perversion. Autre perversion, celle de la loi morale, une perversion que Kant nomme le « Mal radical ». Radical parce que l’homme a un penchant naturel à cette perversion, mais auquel il est tout de même possible de résister en développant sa disposition au Bien. Autre point : confondre le thème de la foi avec un objet de savoir représente pour Kant une folie religieuse. Comprise adéquatement, la religion ne nécessite aucunement de savoir « assertorique », de savoir portant sur la réalité de son objet, et encore moins d’un savoir qui affirme sa vérité nécessaire. Une religion authentique n’a aucun dogme et aucun culte. Lorsque le culte passe en premier, nous sommes en situation d’idolâtrie et lorsqu’on commerce avec Dieu, en situation d’enthousiasme religieux, ce que Kant dénonce. Quant à la vraie religion, elle ne contient que des règles morales. Toutefois, c’est à travers la religion historique qu’elle se manifeste. Mais dans le meilleur des mondes, la religion naturelle authentique qui dépend de nos intentions morales est possible. Comme le dit Kant dans son livre La religion dans les limites de la simple raison : « la religion (considérée subjectivement) est la connaissance de tous nos devoirs comme commandements divins ».

L’espérance

Un dernier élément important de la théorie philosophique de la religion d’Emmanuel Kant est celui de l’espérance. En effet, dansEspoir Kant un système de pensée qui apparaît comme très strict, voire austère, « que m’est-il permis d’espérer? ». Dans l’éthique kantienne, l’autonomie de l’agir moral doit être désintéressée. La recherche d’un bonheur en tant que finalité ne s’inscrit pas dans la perspective proposée par le philosophe. L’Espoir réside plutôt dans la possibilité d’être digne de devenir heureux. Une nuance énorme. Il faut donc résister au penchant qui mène au « Mal radical » et devenir vertueux en maximisant nos efforts dans la disposition au Bien pour se rendre digne d’être heureux. Jouir du bonheur serait immoral. C’est là que prend tout le sens de postuler l’existence de Dieu, mais aussi l’immortalité de l’âme humaine. Ces idées donnent aux êtres humains la motivation nécessaire pour agir moralement. Bien agir aujourd’hui dans l’optique d’une possible récompense demain.

Concilier foi et raison, voilà le travail que s’était donné Kant. Avec son concept philosophique de religion morale fondée par la raison, Kant a tenté de redonner un statut original quasi salutaire au phénomène religieux. Critiquant la prétention d’affirmer un savoir pour lui impossible à prouver, Kant a remis la figure de Dieu aux mains de l’entendement humain qu’il qualifie de véritable source du mouvement subjectif de la foi. D’une telle conception, où l’autonomie de pensée tient une place de choix, découlera plus tard un humanisme qui tentera de remplacer de plus en plus la religion dans les sociétés modernes. Les positivistes auront d’ailleurs vu à tort dans Kant une théorie d’éradication complète de la religion.

 

Références


Carine Morand. 2010. « Kant, divine est la loi morale » dans La religion. De Platon à Régis Debray. Éditions Eyrolles : Paris. PP. 103-123.

Emmanuel Kant. 2006. « Réponse à la question : ‘’Qu’est-ce que les Lumières’’ » dans Emmanuel Kant et Moses Mendelssohn. Qu’est-ce que les lumières ? Milles et une Nuit [no 508] : Paris. PP. 11-28.

J. Gibelin. 1965. « Avant-Propos » dans Emmanuel Kant. La religion dans les limites de la simple raison. Librairie philosophique J. Vrin : Paris. PP. 7-19.

Jean Grondin. 2009. « Chapitre VII. Le monde moderne. II. – La religion morale de Kant » dans La philosophie de la religion. PUF : Paris. PP. 99-105.

Michaël Foessel. 2000. « Kant. Religion et symbolisme moral » dans La religion. Flammarion : Paris. PP. 61-63

Paul Abela. 2010. « Immanuel Kant » dans Chad Meister et Paul Copan [dir.]. The Routledge Companion to Philosophy of Religion. Routledge : Grande-Bretagne. PP. 148-159

Images :

Librairie philosophique J. Vrin

Bucknell University

Pour aller plus loin :

Jean-Louis Bruch. 1968. La philosophie religieuse de Kant. Éditions Montaigne : France.


[1] En italique dans le texte

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A propos de l'auteur

Cofondateur

Hugues St-Pierre est diplômé en philosophie ainsi qu’en sciences des religions, programme dans lequel il poursuit aujourd'hui à la maîtrise. Ses intérêts sont principalement orientés vers les analyses discursives, la sexualité et les phénomènes religieux contemporains. Un faible penchant pour la philosophie et l'anthropologie des religions se fait aussi sentir. En tant qu'homme d'idée, Hugues St-Pierre est toujours sur la route de l'univers des possibles à la recherche de projets ambitieux. Il est, entre autres, l'instigateur et l'un des quatre cofondateurs du site Internet de LMD.

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