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Zen et le dynamisme sémantique de la langue : d’une notion religieuse à un produit de consommation

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Il n’est pas rare qu’une langue emprunte et intègre des mots d’une autre langue dans son lexique. L’emprunt d’un mot permet, entre autres, de rendre compte d’une réalité qui est étrangère à une langue, voire à une culture et son système de pensée (apartheid, toundra). Mais l’emploi de ce mot dans le langage commun peut parfois en galvauder le sens initial et peut même rendre ce mot polysémique, c’est-à-dire donner à ce mot une multitude d’acceptation de sens (qui varie selon le contexte d’utilisation). Les termes propres au domaine du religieux ne sont pas exemptés de ce processus typiquement humain. Au contraire, le dynamisme du lexique peut, à travers la liberté des locuteurs, transformer le sens d’un mot à profonde connotation religieuse en une simple expression, voire en un simple nom de produit de consommation. C’est le cas du mot zen, dont il sera question ici. Pour illustrer ce phénomène fascinant, pourquoi ne pas jeter un œil aux utilisations contemporaines de zen et ensuite tenter de déterrer le sens « originel » du mot pour ainsi en dégager les différences.

Une expression zen

Le mot zen est couramment employé comme expression référant à une condition vécue par le locuteur, c’est-à-dire par celui qui parle. Depuis plus de cent ans déjà, son existence est reconnue par les lexicographes francophones, mais son utilisation pour se référer à un état de bien-être personnel semble récente. Pour le réaliser, il suffit d’ouvrir la télévision et de porter attention aux animateurs de talkshow et leurs invitéslorsqu’ils mentionnent leur état zen, ou encore d’ouvrir un magazine pour y découvrir les dernières tendances mode zen et branchées. Dans des forums, des blogues, des témoignages de consommateurs, on peut noter que l’expression s’inscrit à même le discours des gens. L’expression s’applique d’ailleurs à tout. Par exemple, le site Internet du magazine Le Monde propose un mode de « lecture zen » payant pour ses abonnés[4]. Une fonctionnalité payante qui permet de lire que le texte. Fini les publicités intempestives! Enfin une lecture zen!La musique n’y échappe pas non plus comme avec ce groupe, Les Becs Bien Zen.

Dans certains dictionnaires actuels, on trouve une définition correspondant exactement avec ce que nous disons ici. Dans Le Petit Larousse illustré, la deuxième définition de zen mentionne qu’il s’agit d’un mot familier qui signifie « calme, serein, décontracté » et donne l’exemple de l’expression « être, rester zen ». On trouve également le même genre de définition dans Le Petit Robert :

 2. Adj. inv. Fam. Calme, sans réaction affective apparente. ➙ cool. Rester zen au milieu de l’agitation générale.

▫ Interj. Zen ! du calme !

Fait intéressant avec ces définitions : nous ne sommes pas en situation d’homonymie. Les homonymes sont des signes distincts en ceci que leur forme est identique et que leurs signifiés eux sont différents. Selon l’approche traditionnelle, polysèmes (soient les mots ayant une pluralité d’acceptations correspondant à des emplois différents) et homonymes se différencient par leur étymologie, c’est-à-dire par l’origine du mot. Si les deux mots avaient une étymologie différente ou un sens beaucoup trop loin l’un de l’autre, il y aurait deux entrées au dictionnaire plutôt qu’une. Dans les deux ouvrages précédemment cités, il y a deux définitions pour une seule entrée, pour un seul mot. L’effet n’est pas banal : nous sommes en présence d’un mot polysémique, d’un mot ayant plus d’un sens (dont l’étymologie est la même). Cela étant dit, lorsque les lexicographes intègrent une définition dans leur dictionnaire, c’est que son usage est suffisamment courant pour qu’on y porte un intérêt et qu’on le répertorie. Voyons maintenant ce que les marketeurs peuvent faire du mot zen.

Des produits zens

lambiance-zen-ou-esprit-yin-yang-en-deco-5Le mot zen est d’usage commun et fait partie intégrante du vocabulaire de beaucoup de personnes. Il s’agit donc d’un mot dont le sens est compris pas un très grand nombre. Par conséquent, les mots employés par un grand nombre de locuteurs et qui possède une connotation forte ou les mots au goût du jour sont généralement susceptibles d’être utilisés à des fins commerciales. Les mots à connotations judéo-chrétiennes – qu’ils soient sécularisés ou non, sont sans cesse utilisés en marketing. Prenons l’exemple de la voiture de Hyundai, la Genesis, ou encore le film Armageddon de Michael Bay (quoi que le film en soi reste une « fable » très messianique, où le personnage de Harry Stamper, incarné par Bruce Willis, se sacrifie tel un Christ sur la croix pour la survie de l’humanité). Les noms de groupes religieux peuvent aussi être compris comme ayant une portée marketing. Prenons l’exemple d’Aujourd’hui l’Espoir, un groupement de chrétiens évangéliques, dont le nom est porteur d’un message clair : l’espoir, ici et maintenant, d’un monde meilleur. Ce nom porte en soi une accroche intéressante pour attirer une personne qui veut immédiatement un monde où l’espérance règne plutôt que demain (voire hier). Même chose pour Ministère chrétien pour le Salut des Âmes (MICSA) qui ne doit pas faire référence à la célèbre chanson Sauvez mon âme de Luc de Larochelière, mais bien au Salut comme conception chrétienne. Trêve de christianisme. Le phénomène d’argument marketing est possiblement le même pour les produits de consommation portant le mot zen dans leur nom. Plutôt que de décrire davantage l’expression de l’idée en question, voici une liste de produits « zen » :

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Etc.

À partir de cette courte liste, des questions se posent. Par exemple, en quoi un lecteur MP3 peut-il porter le nom d’un concept initialement religieux? Cette question est légitime : le but est-il de signifier aux consommateurs que le produit apporte calme et allégresse? Ou encore : le but est-il de créer un lien avec un aspect identitaire de l’acquéreur? Et si l’acheteur met du death metal comme style de musique dans son lecteur pour se stimuler en joggant, est-ce que le produit perd son aspect zen? Finalement, quel lien une boutique en ligne entretient-elle avec l’origine du concept zen?

Une origine zen*

Voyons maintenant l’origine et le sens « originel » de zen. Il est généralement convenu que zen est l’équivalent du mot chinois chan. Chan est l’abréviation de chan-na, la prononciation chinoise de dhyâna, qui signifie « méditation » en sanskrit. Le dhyâna aurait débuté avec Kâshyapa, un proche disciple du Bouddha. Selon Taisen Deshimaru, moine zen ayant créé sa propre école bouddhique, l’origine du concept remonterait au Bouddha lui-même, lorsque celui-ci obtint l’éveil (satori, en japonais). D’après Deshimaru, la pratique originelle de la méditation se serait perdue, car le bouddhisme aurait été influencé par les autres religions de l’Inde. C’est pour cette raison que Bodhidharma, dernier patriarche de cette lignée indienne, serait parti au sud de la Chine, vers 520 après J.-C, afin d’y instaurer ce qui deviendra le bouddhisme chan. L’implantation dans ce pays fut un succès. Déjà au VIIe siècle, la Chine possédait plusieurs monastères chan. Cependant, cette forme chinoise de bouddhisme s’est par la suite transformée. Le Chan s’est séparé en deux écoles, soit celle du Nord et celle du Sud. L’école du Nord était en faveur de « l’éveil graduel », un éveil qui demande un effort soutenu et constant de méditation plus près du bouddhisme indien. L’École du Sud était en faveur de « l’éveil subit », un éveil qui arrive de manière inattendue et instantanée (probablement une influence des taoïstes qui adopte une position similaire). D’après l’École du Sud, « la pleine illumination n’est possible parce que l’on possède déjà la nature de Bouddha ». Ces deux écoles ont été propagées au Japon grâce à deux hommes : Eisai (1141-1215) et Dôgen (1200-1253). Eisai a fondé l’école Rinzai, et Dogen a fondé l’école Sôtô. Ces deux écoles représentent respectivement l’école du Nord et l’école du Sud originaire de la Chine. De celles-ci, d’autres écoles furent fondées au gré du temps par des disciplines (devenus alors maîtres) souhaitant poursuivre l’œuvre de leur maître.

sensei-zazenSi on revient au sens du mot, chez les bouddhistes le sens du mot zen fait référence à une notion religieuse de pratique : la méditation. Pour certains, comme c’est le cas chez Deshimaru, le concept va au-delà : toute chose fait partie intégrante du zen, ici compris comme chose concrète de l’existence. Le plus banal des objets ou la plus banale des actions en fait partie. Deshimaru affirme que même le papier hygiénique en fait partie. L’expression « tout est zen » signifie alors que toute chose est à prendre en soi, ici et maintenant. Il ne s’agit pas d’analyser en détail les composants de l’eau, il suffit de la boire directement. Mieux, du papier hygiénique est du papier hygiénique. Toutefois, pour comprendre et vivre parfaitement ce qu’est le zen, il faut pratiquer le zazen, la technique de méditation zen (voir le vidéo en fin d’article). Sans but en tête et sans esprit d’un profit quelconque, il est possible de trouver l’essence du zen par le zazen. Toutefois, la méditation n’est pas pratiquée par tous les bouddhistes de la même façon. Chez Deshimaru, encore, l’état de zen coïncide avec le résultat d’un travail méditatif spontané et disponible pour tous un chacun, mais chez d’autres, comme les bouddhistes de l’école Rinzai, l’état de zen n’est atteignable que par un effort soutenu et rigoureux — un état auquel seule une minorité d’entre nous peut accéder. Dans les deux cas, cet état reste loin de l’usage commun et de l’usage commercial du mot, car ces derniers n’impliquent pas une pratique religieuse (ou spirituelle).

Conclusion

Malgré que l’utilisation commune ou familière du mot zen soit différente de l’utilisation bouddhique, on peut cerner les motifs favorisant un tel glissement de sens : être zen fait état d’un sentiment de plénitude et de contentement. Il est facile d’admettre qu’un état d’irascibilité, de confusion ou encore d’excitation soit diamétralement opposé à la conception bouddhique du terme. L’extension de zen à des situations de la vie quotidienne apparaît adéquate pour exprimer un état où l’influence des tracas réguliers se fait petite. Quant à l’application du mot zen à des produits de consommation, il est possible qu’il s’agisse là d’une étape normale au processus de glissement/transformation de sens d’un terme initialement à connotation religieuse. En marketing, les noms de produits sont généralement choisis avec minutie d’après une clientèle cible et un objectif financier dans l’optique de créer un argument de vente fort. Alors, quoi de mieux que de nommer son service de boutique en ligne Zen Cart si l’objectif est de créer une expérience de magasinage apaisante et intéressante? Anciennement, l’intérieur des restaurants McDonald n’était pas rouge pour rien; la couleur favorisait une consommation rapide pour que les gens quittent et rendre disponible l’espace pour d’autres clients. Rien n’est jamais pensé sans but en marketing. Même chose pour un produit « zen ».

Pour terminer, disons que le sens conféré en usage commun rend une (nouvelle) définition bien réelle. Le sens d’un mot est répertorié par les linguistes et les lexicographes lorsque son usage est partagé et employé par un certain nombre de personnes pour devenir une norme dans la langue. La polysémie est un phénomène fascinant : on utilise un mot dont l’étymologie est la même pour souligner des situations, des choses qui se distinguent l’une de l’autre. La chose est similaire du côté de la pratique d’une religion, car elle ne sera jamais sémantiquement stable, puisqu’elle peut se transformer selon la volonté (consciente ou non) des pratiquants. Dans notre cas, le zen théorique et le zen vécu étaient et seront toujours en continuel mouvement dans les limites de leur existence. Cela étant dit, même si le sens que l’on donne à un mot est erroné ou qu’il soit loin de ses origines, nous pouvons affirmer qu’il n’y a pas de mauvais usages, car après tout, les locuteurs sont maîtres de la langue.

*Cette section est une version adaptée d’un texte du même auteur produit dans le cadre d’une recherche du Centre de Ressources et d’Observations de l’Innovation Religieuse (C.R.O.I.R.). Pour plus d’information sur le Zen Deshimaru, contacter le Centre.

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Références

Alice Lehmann et Françoise Martin-Berthet. Introduction à la lexicologie. Sémantique et morphologie. Armand Colin : Paris. 1998 (2012).

C. Scott Littleton. « Les religions japonaises ». Dans Michael D. COOGAN (dir.). Religions du monde. Köln : Evergreen : 2008 (1998), p. 236-271.

Mark L. Blum. « Le chan et le zen – La voie de la méditation ». Dans Kevin TRAINOR. Bouddhisme. Köln : Taschen, 2007, p. 150-161.

Patrick Hanks. Lexical Analysis. Norms and Exploitations. The MIT Press : Cambridge. 2013.

Taisen Deshimaru. Questions à un Maître Zen. Paris : Albin Michel, 1984 (1981).

A propos de l'auteur

Cofondateur

Hugues St-Pierre est diplômé en philosophie ainsi qu’en sciences des religions, programme dans lequel il poursuit aujourd'hui à la maîtrise. Ses intérêts sont principalement orientés vers les analyses discursives, la sexualité et les phénomènes religieux contemporains. Un faible penchant pour la philosophie et l'anthropologie des religions se fait aussi sentir. En tant qu'homme d'idée, Hugues St-Pierre est toujours sur la route de l'univers des possibles à la recherche de projets ambitieux. Il est, entre autres, l'instigateur et l'un des quatre cofondateurs du site Internet de LMD.

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