L’émergence d’une sexologie québécoise – Partie 1 Reviewed by Hugues St-Pierre on . L'émergence d'une sexologie québécoise Partie 1 Contexte sociohistorique : La « crise nationale » de la dépopulation. Avant le XXe siècle, la question sexuelle L'émergence d'une sexologie québécoise Partie 1 Contexte sociohistorique : La « crise nationale » de la dépopulation. Avant le XXe siècle, la question sexuelle Rating: 0
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L’émergence d’une sexologie québécoise – Partie 1

L’émergence d’une sexologie québécoise Partie 1
Contexte sociohistorique : La « crise nationale » de la dépopulation.

Avant le XXe siècle, la question sexuelle n’était pas au centre des préoccupations de la population québécoise. Contrairement à l’Europe, où des savoirs médicaux se développèrent au sujet de la sexualité dès le XVIIe siècle, le Québec vivait dans une relative ignorance jusque dans les années 1900. Il faudra attendre les années trente pour que le sujet soit de plus en plus interrogé et pour assister à l’émergence d’une information initialement très hétéroclite. Progressivement, il se développa une panoplie de sexologies issues de différents milieux. Autant des regroupements de laïques catholiques, des associations séculières que des facultés universitaires institutionnalisèrent un discours de plus en plus ordonné.

Warren_hst-sexu-qc-XXe-sieclesBien qu’éclectique, l’histoire de la sexualité au Québec du XXe siècle est bien documentée[1]. Les perspectives d’études et les thématiques abordées sont d’ailleurs multiples. Cependant, il semble que les premiers balbutiements d’une sexologie québécoise mériteraient d’être analysés autrement, et ce, en laissant une place importante au contexte sociohistorique du début du XXe, ainsi qu’aux rôles joués par les organismes religieux populaires. L’histoire de la sexologie institutionnelle se limite généralement à la fondation de ce qui deviendra le département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal. Les recherches semblent négliger l’influence de regroupements ou d’associations religieuses sur ce résultat qu’est l’institutionnalisation universitaire du discours sexuel. À cette lacune académique s’ajoute la croyance populaire selon laquelle la « révolution sexuelle » est parfois conçue comme le résultat d’un refus de la population à l’égard des normes religieuses en matière d’éthiques sexuelles. Pourtant, un regard plus large permet de mettre en lumière la présence d’hommes d’Église et d’associations de laïcs qui contribuèrent d’une façon ou d’une autre à la transformation des mœurs sexuelles.

L’objectif de ce dossier, composé de deux articles, est de dégager certaines nuances relatives aux développements d’une sexologie proprement québécoise. Dans ce premier article, nous abordons un élément indispensable de l’histoire du Québec qui nous permettra ensuite de mieux comprendre les premiers balbutiements d’une sexologique propre à la province : le problème national de la baisse du taux de natalité du début des années 1930. Dans un second article, il sera question d’une première tentative de sexologie québécoise qui sera intimement liée au contexte présenté ci-dessous, le Service de préparation au mariage (SPM) – une initiative de la Jeunesse ouvrière catholique (JOC) et de la Jeunesse indépendante catholique (JIC) fondées officiellement en 1941 à Montréal.

Prologue à l’émergence de sexologies québécoises : la « nation en péril »
Le développement de la sexologie québécoise peut-être compris comme une conséquence directe du contexte sociohistorique du début du XXe siècle qu’est l’inquiétude nationale de la dépopulation. Il semble impératif d’aborder ce sujet, puisque cela nous permettra de porter un regard plus large sur les fondements de la sexologie du Service de préparation au mariage abordé dans le deuxième article de ce dossier. Débutons rapidement par l’époque précédant la prise de conscience du problème.

La famille nombreuse, une fierté québécoise
Avant les années 1920, le Québec était doté d’un discours nataliste omniprésent dont le ton convergeait davantage vers la célébration que l’angoisse. La famille nombreuse représentait un symbole de fierté pour les Canadiens français. On retrouvait ce type de discours autant dans l’univers juridique que dans celui des publications populaires. Du côté juridique, un bon exemple à noter est celui de la « loi Mercier » de 1890. Cette mesure incitait à une fécondité élevée et une faible mortalité infantile en aidant les familles prolifiques par l’attribution de cent acres de terre publique. La condition était d’avoir douze enfants vivants. On représentait d’ailleurs cette offre comme une récompense. Il faut noter que cette approche s’inscrivait dans un mouvement de colonisation intérieure et non dans l’optique de ralentir un certain déclin de fécondité. La peur était davantage alimentée par l’urbanisation et l’émigration, considérées alors comme de menaces réelles pour la démographie du Québec. Du côté des médias populaires, un thème fréquent était celui de la gloire des familles nombreuses. Sous forme de lettres ou d’articles, on y proposait l’admiration et l’imitation de ces familles au tempérament prolifique. Un ton louangeur n’était pas rare pour leur rendre hommage.

La dépopulation des francophones : l’angoisse d’un certain nationalisme traditionaliste
Gauvreau_et_al_La_fécondité_des_québécoisesToutefois, dès les années 1910 le sentiment de gloire se dissipa pour faire place progressivement à un sentiment d’angoisse et d’inquiétude qu’on retrouvera au sein d’une certaine élite canadienne-française, dont le discours était de plus en plus populationniste[2]. L’origine du ressenti est multiple. Outre le problème de l’émigration vers les grands centres urbains et vers les États-Unis, la principale inquiétude provenait du constat d’une baisse du taux de natalité et des mariages, ainsi que d’une hausse de la mortalité infantile. L’inquiétude était principalement véhiculée par un nationalisme traditionaliste dont les valeurs étaient ébranlées par cette situation démographique jugée fragile. Cette forme de nationalisme tendait à voir les Canadiens français comme une « race » dont il fallait préserver l’héritage et les racines. La famille, la paroisse et la vie rurale structuraient le fondement de cette pensée. Les problèmes soulevés ci-dessus venaient donc ébranler un a priori accordé à l’importance d’avoir une race forte et nombreuse devant l’adversité. En fait, dès la Première Guerre mondiale, la force du nombre était perçue par ces nationalistes comme la juste méthode afin de raffermir la position francophone dans l’espace politique canadien. Suivant sa réputation d’avoir beaucoup d’enfants, la mère canadienne-française était donc perçue comme le pilier de la survie francophone en Amérique. De plus, c’était à travers elle qu’on relevait le rôle de la transmission de la tradition et de la langue. Sans enfants, il était impossible d’assurer la prospérité des francophones. Ce pourquoi du côté de la mortalité infantile, par exemple, chaque enfant perdu donnait l’impression que la province francophone perdait du terrain dans le domaine des affaires. Chaque enfant avait une valeur sociale et économique importante aux yeux de plusieurs. Ainsi, l’inquiétude du nationalisme traditionaliste se justifiait par l’impression d’une faiblesse anticipée d’au moins trois types, soit politique, culturelle et économique.

Plusieurs acteurs issus de l’élite canadienne-française ont joué un grand rôle afin de résoudre les différents problèmes soulevés. L’Église catholique était l’un d’eux. D’après Linteau, Durocher et Robert, le prestige et l’influence même du nationalisme traditionaliste reviendraient à sa prise en charge par l’Église. Ce serait d’ailleurs pour cette raison qu’il semblerait utile de parler de clérico-nationalisme. Dès la fin des années 1910 jusqu’aux années 1950, le clergé catholique prendra en effet des initiatives de grandes envergures dans cette optique. D’une certaine façon, il chapeautera le discours et les interventions de spécialistes. Retourné vers les valeurs du passé, le clergé exhortera principalement la famille canadienne-française à se reprendre en main et à se recentrer sur les préceptes traditionnels chrétiens. Car du point de vue de l’autorité ecclésiale, la famille était en crise et c’était à cause d’elle que la démographie du Québec se fragilisait. Ce sera d’ailleurs au sein de l’Église catholique que les laïcs entreprendront leurs premières tentatives d’élaboration d’une sexologie afin de rétablir l’équilibre recherché par les valeurs religieuses.

La famille en crise et la Semaine sociale du Canada
Un exemple de prise de conscience du problème par ce clérico-nationalisme est perceptible dans l’édition de 1923 des Semaines sociales du Canada. Organisées par l’Église catholique du Canada de 1920 jusqu’à 1962, les Semaines sociales étaient des colloques qui permettaient de réfléchir sur une panoplie de sujets en regard de sa doctrine sociale. Le thème de l’édition de 1923, dont les comptes-rendus furent publiés l’année suivante, portait sur la famille. Différents sujets et angles d’approches furent abordés, mais à la lecture des comptes-rendus de certains cours et conférences, le constat selon lequel la famille était à l’origine du problème de la dénatalité est flagrant. En résumé, on attribuait aux familles canadiennes-françaises un portrait peu flatteur. À vrai dire, elles furent critiquées pour différentes raisons. Les parents et plus sérieusement les parents de milieux ouvriers y étaient accusés d’être incapables de prendre soin de leurs enfants. L’institution familiale était pointée du doigt pour son incapacité à répondre aux exigences traditionalistes demandant un haut taux de natalité et un faible taux de mortalité infantile. Elle était accusée de manquer de connaissance en hygiène, en cuisine et en éducation des enfants. Bref, elle y était présentée comme imprévoyante et insouciante à l’égard de ses responsabilités. De plus, à travers quelques textes[3], on voit clairement que la mentalité libérale – en croissance depuis la fin du XIXe et le début du XXe siècle – est contestée sans aucun détour. Les choix d’une vie « luxueuse » et « égoïste », l’émancipation de la femme, la démocratie et l’autonomie au sens large allaient à l’encontre des visées traditionnelles clamées par les clérico-nationalistes. Toutefois, les critiques et les solutions envisagées pour régler les problèmes soulevés étaient hétéroclites. Les propos n’étaient pas encadrés dans un seul et même discours uniforme.

L’influence des statistiques
Le contexte présenté ci-dessus nous apparaît être intimement lié au développement des statistiques canadiennes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. En fait, l’usage du recensement est ancien, mais il était irrégulier et se limitait, entre autres, à comptabiliser noms, professions, lieux de résidences, baptêmes, mariages et sépultures. Il faudra attendre 1905 pour l’ouverture officielle du premier bureau permanent du recensement et de la statistique au Canada, et 1918 pour l’adoption de la loi de la statistique, qui créera du même coup le Bureau fédéral de la statistique. C’est en 1921 que ce dernier publia son premier rapport contenant les statistiques de l’état civil de huit provinces. Le Québec, quant à lui, ne se joindra au système national de la statistique de l’état civil qu’en 1926. Malgré tout, la province collectera ses propres données dont celles des années 1921-1926 qui seront généralement intégrées aux tableaux récapitulatifs du fédéral. Ainsi, interprétées à la lumière d’une idéologie de survivance, les données de plus en plus détaillées sur la nuptialité, la fécondité et la mortalité ne peuvent qu’avoir bousculé l’élite. Notons au passage que dans son cours « La dépopulation » lors des Semaines sociales du Canada de 1923, le père Henri Martin utilisait à cœur joie les données de l’Annuaire statistique de Québec de 1922 pour appuyer ses dires. Il ciblait trois agents principaux constitutifs de la baisse de la population : la mortalité (au sens général), la baisse de natalité et l’émigration. Chiffres à l’appui, il indiquait un taux de mortalité plus considérable dans la province de Québec qu’ailleurs au Canada. La tuberculose et la mortalité infantile représentaient pour lui les causes premières de mortalité. L’utilisation des statistiques n’est pas ici anodine. Au contraire, comme nous le verrons dans la suite de ce dossier, elle nous sera utile pour mieux comprendre les motivations initiales du Service de préparation au mariage.

L’initiation de mesure de solidification du mariage chrétien
Pour conclure, de cette « crise » sont nées différentes mesures dont l’objectif principal était de solidifier le mariage chrétien, et son but ultime la procréation. L’Église catholique a d’ailleurs publié, au fil du temps, différentes déclarations à ce sujet ainsi qu’au sujet des méthodes de contraception et de limitation des naissances progressivement ciblées comme étant un sous-problème important. Les encycliques Casti Connubii (1931) et Humanae Vitae (1968)[4] ou encore les multiples manuels québécois de sexualité maritale sont des exemples d’initiatives catholiques[5]. Cependant, les questions subsistèrent dans la population. C’est avec ce besoin grandissant de réponses au sujet de la sexualité que le Service de préparation au mariage de Montréal émergea.

Avec ces explications, nous avons établi les bases contextuelles pour la suite de notre dossier. Dans la deuxième partie, il sera question de l’idée selon laquelle des organisations de laïcs catholiques ont pu contribuer à l’émergence d’une sexologie typiquement québécoise en guise de réponse à ce contexte sociale. Le Service de préparation au mariage servira d’exemple.

Notes

[1] Plusieurs auteurs travaillent sur le thème de la sexualité : André Dupras, Joseph J. Lévy, Claude Crépault, Jean-Philippe Warren, Denyse Baillargeon, Diane Gervais et Jean-Marc-Larouche pour ne nommer que ceux-là.
[2] C’est-à-dire que le discours était de plus en plus favorable à une grande augmentation de la population humaine.
[3] En particulier les comptes-rendus des conférences du père Henry Martin, d’Henry Bourassa et du docteur Joseph Gauvreau.
[4] Précisons que la réaction du Vatican à la question de la dépopulation ne visait pas spécifiquement la situation québécoise, car le phénomène était mondial. Le Vatican répondait donc de manière universelle.
[5]Au sujet des manuels de sexualité maritale, voir Isabelle Perreault, « Morale catholique et genre féminin : la sexualité disserté dans les manuels de sexualité maritale au Québec, 1930-1960 », dans Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 57, nº 4, 2004, p. 567-591 [en ligne]

Références

Gauvreau, Danielle. Québec, une ville et sa population au temps de la Nouvelle-France, Québec : Presses de l’Univeristé du Québec, 1991.

Gauvreau, Danielle et coll. La fécondité des Québécoises, 1870-1970 : d’une exception à l’autre, Montréal : Boréal. 2007.

Baillargeon, Denyse. « Entre la  »Revanche » et la  »Veillée » des berceaux : Les médecins québécois francophones, la mortalité infantile et la question nationale, 1910-40 ». CBMH/BCHM : volume 19, 2002. pp. 112-137.

 

Baillargeon, Denyse. Un Québec en mal d’enfants, la médicalisation de la maternité, 1910-1970, Montréal : Les éditions du Remue-Ménage, 2004.

 

Malouin, Marie-Paule. Le mouvement familial au Québec. Les débuts : 1937-1965, Montréal : Boréal. 1998.

 

Linteau, Paul-André et coll. Histoire du Québec contemporain – Tome I : De la Confédération à la crise (1867-1929), Montréal : Boréal. 1989.

 

Linteau, Paul-André et coll. Histoire du Québec contemporain – Tome II : le Québec depuis 1930, Montréal : Boréal. 1989.

 

Statistique Canada, « Historique de la Statistique de l’état civil » [Http://www4.statcan.gc.ca/health-sante/vital/2012001/hvs-fra.htm], (consulté le 2 avril 2014).

Institut de la statistique du Québec, « Rétrospective du 20e siècle » [http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/extrait-sitdem99.pdf] (consulté le 25 avril 2014).

A propos de l'auteur

Cofondateur

Hugues St-Pierre est diplômé en philosophie ainsi qu’en sciences des religions, programme dans lequel il poursuit aujourd’hui à la maîtrise. Ses intérêts sont principalement orientés vers les analyses discursives, la sexualité et les phénomènes religieux contemporains. Un faible penchant pour la philosophie et l’anthropologie des religions se fait aussi sentir. En tant qu’homme d’idée, Hugues St-Pierre est toujours sur la route de l’univers des possibles à la recherche de projets ambitieux. Il est, entre autres, l’instigateur et l’un des quatre cofondateurs du site Internet de LMD.

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