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Compte-rendu de La Bible de l’athéisme de Sam Harris

Auteur américain à succès et spécialiste en neuroscience, Sam Harris est principalement connu pour sa critique ouverte des religions d’aujourd’hui. On lui doit, entre autres, l’ouvrage The End of Faith – récipiendaire d’un prix PEN International qui encourage la liberté d’expression, en 2005 –, ainsi que le petit livre Letter to a Christian Nation, publié pour la première fois en 2006, puis réédité en 2007, et qui se serait vendu à pas moins de 300 000 copies. La Bible de l’athéisme représente la traduction française tardive de ce livre à succès, publié chez Cardinal en 2015. Toutefois, peut-on considérer le succès anglophone comme une assurance de qualité? La réponse est non. Résumons d’abord l’objectif du livre.

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Une lettre ouverte

La Bible de l’athéisme est écrite comme une lettre destinée à un chrétien fondamentaliste, puisqu’il répond aux arguments servant à défendre ses croyances religieuses, mais s’adresse tout de même « aux adeptes de toutes confessions ». « L’objectif fondamental de ce livre est d’armer tous les laïques [SIC] de notre société qui sont d’avis que la religion n’a pas sa place dans la politique publique, contrairement à leurs opposants de la droite chrétienne. » Ainsi, Sam Harris aborde différents thèmes dans le but d’en démolir les fondements religieux. Il y parle de la sagesse de la Bible (qui n’est finalement pour lui que violence), de la vraie morale universelle (qui laisse mourir inutilement des gens), de l’athéisme qui n’incarne pas le mal (en comparaison aux grands tyrans de ce monde et à l’Holocauste), de la bonté de Dieu (qui laisse mourir plein de gens sans ébranler la foi des chrétiens), des prophéties bibliques (qui ne sont toutefois aucunement capable d’offrir des connaissances scientifiques comme la découverte de l’électricité ou de l’ADN), de l’incompatibilité de la religion et de la science (et ce bien que les scientifiques adoucissent leurs propos afin de ne pas froisser les gens, dans l’espoir de ne pas perdre leurs subventions), etc. Le livre se termine avec une postface – ajout de l’édition de 2007 – qui n’a rien d’une postface, puisqu’elle ne fait que poursuivre le propos là où l’auteur l’arrête abruptement avant la conclusion. Voyons maintenant pourquoi ce livre est, à mon avis, à éviter.

Un livre qui porte mal son nom

Le livre porte mal son nom. Premièrement, outre quelques mentions ici et là des mots athéisme et athée, le bouquin ne traite en aucun cas de l’athéisme. Pourquoi nommer un livre traduit La Bible de l’athéisme si tout ce qu’on y trouve n’est qu’un lot d’« arguments » pour détruire la foi des autres au profit de sa propre foi ? Aucune trace d’éléments explicatifs sur la question de l’athéisme. Après tout, l’athéisme est aussi une croyance[1]. Deuxièmement, le titre original aurait dû être traduit : Lettre à une nation chrétienne. Mieux, il aurait dû porter une mention additionnelle, même en anglais : Lettre à une nation chrétienne fondamentaliste de droite américaine et républicaine. Le texte n’argumente directement que contre ce type de chrétienté, bien qu’il vise [méchamment] parfois aussi les musulmans, les chrétiens modérés ou libéraux et finalement toutes confessions confondues.

Si l’objectif du livre est d’armer les laïcs qui considèrent que la religion n’a pas sa place dans l’espace public, ces combattants de la laïcité seront certes satisfaits. Seul bémol, leurs armes seront tronquées et rouillées. Ils ne pourront tirer bien loin avec ce petit livre bourré de sophismes et d’erreurs factuelles. Il s’agit d’un éditorial d’un journal bidon étiré sur une centaine de pages. Bien que les opinions soient valables et tenables, les arguments, eux, ne sont pas mieux que ceux de l’adversaire religieux (j’y reviendrai). De plus, le ton général de l’ouvrage est arrogant. Pour paraphraser : « Je sais que la foi peut faire du bien, mais vous êtes vraiment de pauvres cons ».

En plus du titre, d’un objectif raté et d’un ton irrévérencieux, le livre n’apporte rien d’original au sujet de l’antichristianisme, de l’antireligion et de la laïcité en 2015. Aucune saveur. Il ne fait que répéter ce qu’on entend déjà depuis quelques années. À mon avis, cette traduction arrive neuf ans en retard. Peut-être était-il d’actualité au moment de sa première publication en 2006 ?

Par ailleurs, si nous nous fions au titre francophone qui réfère à l’athéisme, une « Bible de l’athéisme » doit-elle nécessairement être négative, c’est-à-dire contre la religion? Pourquoi un tel ouvrage ne pourrait-il pas être plutôt positif, pour une fois? Il serait intéressant qu’un tel ouvrage présente les préceptes de l’athéisme. Est-il possible de définir l’athéisme positivement? Bref, le titre de cette traduction (rappelons-le d’un livre bidon) n’aide aucunement la cause de l’athéisme, puisqu’il associe cette conviction, cette croyance à un propos désobligeant, et ce, bien qu’il n’y ait pas vraiment de lien suffisamment concret entre l’ouvrage et ladite croyance. Le titre français du livre de Harris vient seulement, à mon avis, salir maladroitement l’athéisme. Drôle de choix de la part de l’éditeur…

Plaidoirie de l’ignorance

La plus grosse lacune de « La Bible de l’athéisme » tient du simple fait que l’auteur ne sait pas de quoi il parle. Il est toutefois difficile d’illustrer mon avis sans citer les 113 pages de l’ouvrage, qui se résume à n’être qu’un exercice de mécompréhension et de sophismes. Prenons en exemple la dichotomie science/religion. L’auteur cite noir sur blanc un extrait de la National Academy of Sciences[2] où il est question de ce qui distingue la science et la religion. Selon cette académie, la distinction réside dans l’appréhension du monde : « Les religions et la science répondent à des questions différentes sur le monde ». Autrement dit, les deux n’ont pas le même sujet, les mêmes considérations et encore moins le même langage. Voici que dit Harris à ce sujet : « Cette déclaration étonne par son manque de franchise. Il est certain que les scientifiques vivent dans une peur perpétuelle de se voir retirer des fonds, il est donc possible qu’il s’agisse d’une simple manifestation pour atténuer la réaction des contribuables. La vérité, toutefois, c’est que le conflit entre la science et la religion est inévitable. » Pourtant, je doute que tous les scientifiques soient athées… Moi qui croyais même qu’Einstein croyait à Dieu!

Harris dit aussi que l’essence de la science réside dans l’intégrité intellectuelle. Pourtant, dans ce livre, il est tout sauf intègre. Il contribuera, par exemple, au mythe de l’islamisation de l’Europe en affirmant que la France « sera majoritairement musulmane dans 25 ans » tout en accusant les musulmans de ne pas apprécier les valeurs occidentales, et ce, sans donner de sources. (Pourtant, ce mythe a été détruit par Raphaël Liogier.) En fait, la majorité des arguments sont supportés sans arguments. Et ce qu’il ne sait sûrement pas, c’est qu’une bonne partie de nos acquis d’aujourd’hui auraient été impossibles sans l’apport de l’âge d’or de l’islam au Moyen-âge. Sans les musulmans de cette époque, nous n’aurions peut-être jamais découvert la philosophie antique, par exemple[3]. Il dira toutefois que le monde musulman ne pourra être réformé de l’extérieur parce que « la foi religieuse a fait complètement perdre la raison à la plupart des musulmans[4] ». Mais d’où provient cette information? Sur quels faits une telle affirmation peut-elle être formulée? Rappelons qu’il y a quelques pages, Harris dit ne jurer que par la science et les faits prouvés… Chercher l’erreur.

Autre élément d’ignorance : Harris ne comprend pas le fondement fonctionnel du religieux et du spirituel, ni le fondement sémantique sur lequel les croyants se reposent. Sans comprendre le rôle que tient la foi en matière de sens dans la vie d’une personne, il est facile de tomber bas et de tout étiqueter de « ridicule ». Pourtant, cet adjectif représente bien La Bible de l’athéisme.

Pour terminer cette longue critique, disons que Harris se contredit lui-même tout en critiquant les autres de se fier à la Bible. Selon lui, cette dernière se contredit constamment. Il pointera du doigt les chrétiens fondamentalistes qui ne jurent que par la Bible dans une lecture littérale (et donc en constante contradiction). Le point de l’auteur est ici de montrer qu’il est absurde de se fier à la Bible de manière littérale parce qu’elle est contradictoire. Pour ce faire, il va lui-même utiliser la Bible de manière littérale. Harris se trouve au même niveau que son adversaire pour combattre l’absurdité qu’il dénonce. Le problème est donc que Harris comprend la Bible de la même façon que ceux qu’il traite d’idiots. L’auteur met ainsi de côté le processus d’actualisation des Écritures, c’est-à-dire la façon de lire et de comprendre les textes avec un regard d’aujourd’hui pour des considérations actuelles, contemporaines. Il y a donc une différence, à mon avis, entre critiquer la lecture littérale de la Bible en jetant le bébé (la Bible) avec l’eau du bain (la pertinence de la Bible) à cause d’une lecture littérale et critiquer (et refuser) la lecture littérale de la Bible en comprenant que la Bible peut être lue d’une autre façon, c’est-à-dire actualisée.

En résumer…

Bref, voici ma façon de synthétiser ma déception de « La Bible de l’athéisme » :

  • Ma compréhension générale du ton : « Ma morale est meilleure que la tienne, mais mes arguments ne valent pas mieux que les tiens. »
  • Ma compréhension générale des connaissances de l’auteur : « La religion est violente et contradictoire à cause de la Bible et des dogmes – ce qui rend les religieux violents et cons –, mais je n’ai pas plus compris quoi que ce soit de la Bible. »
  • Mon appréciation de logicien : il s’agit d’un festival de sophismes.
  • Mon opinion globale : ce livre est un éditorial bidon de 113 pages où l’auteur se plaint par ignorance et qui n’aborde pas vraiment l’athéisme.
  • Nom de livre trompeur et maladroit.

 Un compte-rendu de Hugues St-Pierre

Sam Harris. 2015. La Bible de l’athéisme. Montréal : Les Éditions Cardinal. 113 pages.
ISBN:978-2-924155-78-3
Prix papier : 17,95$
Prix numérique : 9,48$

[1] Harris aurait d’ailleurs affirmé en 2008 que le mot athée n’est pas obligatoire et que l’athéisme n’est ni un dogme, ni une philosophie. Alors, pourquoi utiliser le terme pour le titre de la traduction?

[2] National Academy of Sciences, Teaching About Evolution and the Nature of Science, Washington, DC, National Academy Press, 1998, p. 58.

[3] Voir Alain de Libera. 2006. La philosophie médiévale. Paris : PUF.

[4] En italique dans le texte.

A propos de l'auteur

Cofondateur

Hugues St-Pierre est diplômé en philosophie ainsi qu’en sciences des religions, programme dans lequel il poursuit aujourd'hui à la maîtrise. Ses intérêts sont principalement orientés vers les analyses discursives, la sexualité et les phénomènes religieux contemporains. Un faible penchant pour la philosophie et l'anthropologie des religions se fait aussi sentir. En tant qu'homme d'idée, Hugues St-Pierre est toujours sur la route de l'univers des possibles à la recherche de projets ambitieux. Il est, entre autres, l'instigateur et l'un des quatre cofondateurs du site Internet de LMD.

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Commentaires (1)

  • Éric Cantin

    Très bonne critique d’un livre lu récemment dont j’approuve vos propos et la majorité de vos vues. Cependant, lorsque vous dites que l’ouvrage : « qui se résume à n’être qu’un exercice de mécompréhension et de sophismes », ce que j’approuve, je ne pourrais être d’accord avec votre choix d’exemple: « Moi qui croyais même qu’Einstein croyait à Dieu! ». Bien que l’homme fut croyant, (en dieu? Il ne le savait pas lui-même)… Mais surtout qu’il admit que cela lui avait nuit en science pendant vingt ans, par le biais entre autre de cette fameuse phrase face au déterminisme dont il pensait tenir une contradiction de la physique quantique dite « probabiliste »: « Dieu ne joue pas aux dés dans l’Univers ».

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